RUSSIE

Salade Russe
 

St-Petersbourg,                                                                                                                   Avril  2006

répétition en vue de la cérémonie commémorative du 8 mai

Le Brassus-Vladivostok ou d’un Terminus à l’Autre


Une maison au bout des voies,  vous savez, celles qu’on appelle de garages et qui se terminent par de gros tampons sur lesquels viennent buter les wagons.


Une enfance passée à jouer sur le vieux chasse-neige échoué là,  à dénicher des grenouilles séchées sous la plaque tournante, à s’écorcher les genoux sur les mauvaises pierres du ballast.


A regarder partir et arriver le train.


Immergée dans l’immédiateté de l’enfance,  sans  se poser la question de savoir jusqu’où diable pouvait aller ce train.

Aux alentours de Noël,  il allait jusqu’au Sentier pour acheter les cadeaux; d’autres fois jusqu’à Vallorbe pour le dentiste, et selon un vague souvenir il est allé une ou deux fois jusqu’à Lausanne pour des raisons que j’ai oubliées.


Longtemps après les années-lumière de l’enfance, un jour, un matin de printemps, mais de printemps d’ici, annoncé par le chant des grives et le terrain qui reprend sur la neige,  une draisine était venue jusque là.


Quelqu’un, ailleurs, avait eu soin d’y consigner en lettres blanches un attendrissant message racontant qu’il faut aimer la vie.


Juste à côté, la voie était libre. La perspective faisait mentir la parallèle des rails que l’horizon proche parvenait presque à unir.


Et c’est bien là que commencent  toute les utopies, à partir du point de fuite.


La voie  donc  était libre,

libre de m’emmener jusqu’où?











                                                                       

                                                                                Le Brassus   


                                                      


Pour peu qu’au gré des aiguillages , les choix s’avèrent propices, il  y avait sûrement quelque part un autre  terminus, un autre bout du monde d’où un môme regarde partir les trains...


                                                                                                                                                                Mars 2004



Il n’y avait pas urgence, mais «on» m’avait dit que la gare du Brassus était promise à la démolition à court terme, mon petit bout du monde allait être remanié et déplacé de quelques encâblures en aval. Fallait y aller. J’avais  le temps, un compagnon de voyage, trois mots de russe laborieusement assimilés. Alors Davaï!


Il n’y a plus de guichet au Brassus depuis longtemps. Aller commander des billets pour l’inconnu à Sentier-Orient, ça sonne un peu exotique, l’aviez-vous remarqué? 

Vladivostok, ça veut bien dire : Seigneur de l’Orient, et ça fait rêver, non?


« Deux aller simple pour Moscou, s’il vous plaît.»


« Ben, pour le 1er avril, pourquoi pas, comme ça au cas où j’me dégonfle...»

                                                                                                                                               Gare Sentier-Orient















Gare du Brassus


Partir, c’est mourir un peu, et à cet instant je me demandais pourquoi m’était venue l’idée saugrenue d’aller mourir en Sibérie,  je n’en avais alors pas du tout envie.


                                                                                                                                                                                Avril 2006


Alors, aujourd’hui, quelques années après, je vous emmène avec moi si vous  le voulez bien.

En laissant à la salle d’attente   un dernier lieu commun: le coût du premier pas, parce qu’avec un brin de naïveté, on obtient un sacré rabais.

Moscou n’est qu’à 48 heures de là, l’Europe est minuscule. l’Europe est une grenouille, envieuse, qui s’étend, s’enfle, et se travaille, mais à la merci, au bon vouloir des conducteurs .
















                                                                                                                   

                                                                                                       


Berlin, Park sanssouci                                      2 avril 2006


Lorsqu’on visite un pays pour la première fois,  on est  comme un mauvais amateur de la chasse au papillon, 

on est à contre-jour et on tente d’attraper les silhouettes qui nous sont familières, celles qu’on a vues dans le livre de notre  imaginaire, soigneusement préfacé  par un certain A. Priori.

Le regard s’en va partout, le filet s’abat sur les clichés et au hasard de l’aveuglement capture parfois de l’endémique non-répertorié.

Aussi dites-moi, après  la visite de mes spécimens épinglés si vous et moi nous endormions sur les même manuels.


Parce que, bien sûr , on les imagine de loin  les Russes. On les voit convalescents d’une longue maladie nommée «communisme», dont on ne sait pas grand chose pratiquement.

Longtemps, la peur de la contagion nous a tenu à distance autant qu’elle a nourrit les scénari  catastrophes de nos gouvernements , de nos romans de gare  et de notre fantasme du «pire ailleurs».


Alors aujourd’hui, on aurait tendance à leur parler doucement, comme à des malades et la crainte a cédé son strapontin à la pitié  dans notre plus pure tradition du cru.

Car ne  traîne-t-on pas depuis très longtemps, bien avant Staline, une vieille gueule de bois  qui nous brouille les  sens?

En 2009 le camarade Calvin «fêtera» cinq cents ans. Pour les effets secondaires, si vous avez  une petite tisane ...

Les Russes  ont leurs remèdes de babouchkas, mais vous reprendrez bien un peu de salade?

Salade russe, ainsi fut intitulée l’exposition présentée en avril 2008 à la librairie-galerie «La Pensée sauvage» au Sentier.

On pourrait classifier, évaluer, apprécier (à vot’bon cœur) les pays selon la manière dont le temps s’y écoule. La Russie mélange passés, présents et futurs avec désinvolture. Découvrez-en ci-après un aperçu et pour peu que Vissotski figure au registre de votre discothèque...

St-Petersbourg,                                                                                                                       1er mai 2006

«Mort au fascisme»

Que la Russie soit ma patrie est une des rares et mystérieuses certitude dont je vis.

                                                                                                                      Rainer Maria Rilke

Tous droits réservés

©Anne-Lise Vullioud 2009